Après trente ans, le ressenti du fondateur

Trente ans après.

PAUL HERMANT·DIMANCHE 22 DÉCEMBRE 2019·

 

Avez-vous entendu une seule évocation de ce qui fut la plus grande mobilisation européenne de ces 30 dernières années ? Il y a 31 ans exactement, le 22 décembre 1988, se créait à Bruxelles - par une quinzaine de personnes n’appartenant à rien ni personne et vivant parfaitement à l’écart de la notoriété - ce qui allait devenir l’Opération Villages Roumains. Par dizaines, puis par centaines et enfin par milliers, les communes d’Europe rejoignirent un mouvement dont l’objectif était de contrer le « plan de systématisation des villages », soit la destruction d’environ 8000 d’entre eux et la transformation en “centres agro-industriels” d’un certain nombre d’autres. Pour combattre la volonté dictatoriale de Nicolae Ceausescu d’urbaniser à marche forcée sa ruralité et d’assurer le triomphe de “l’Homme nouveau”, il avait semblé en effet que rassembler beaucoup de “petits” valait mieux que me mobiliser quelques “grands”. Les communes, mieux que les Etats. C’était le pari politique.

Un an plus tard, le 22 décembre 1989, il y a trente ans donc, les communes et les citoyens convergèrent vers des villages dont ils ne connaissaient rien, mais avec qui ils allaient entretenir des relations durables. Ce mouvement qui traversa l’Europe entière est aujourd’hui complètement oublié. Il fait partie de ces initiatives politiques décidées par des citoyennes et des citoyens qui deviennent progressivement invisibles à celles et ceux qui ne les ont pas connues. Voilà pourtant un bel exemple d’une réussite « activiste ». Qu’on en juge plutôt.

L’OVR depuis sa création en 1988, soit un an plus tôt que la chute du Mur, a notamment démontré et réalisé :

° Les toutes premières implications et mobilisations de communes d’Europe permettant d’intervenir dans une situation relevant des affaires étrangères. Jusque-là, cela n’existait pas et seuls les jumelages faisaient office d’échanges internationaux. Depuis les « relations internationales » sont devenues des matières entrant dans les missions municipales. Les communes sont depuis très souvent sollicitées pour leur capacité à participer à des mobilisations du type « commune solidaire, équitable, sans nucléaire, pour l’urgence climatique, etc.. »

° Une mobilisation européenne jamais réalisée jusque-là impliquant des communes de Belgique, France, Pays-Bas, Grande-Bretagne, Suisse, Pologne (via Solidarnosc), Hongrie (via les dissidents), Italie, Norvège, notamment. Outrepassant les autorisations de leurs gouvernements respectifs. Certains pays, comme l’Allemagne, le Danemark ou le Luxembourg, en ayant cependant interdit la tenue sur leur territoire. Au total environ 5000 communes européennes se sont mobilisées de façon durable.

° La mise sur pied de petites et grandes stratégies d’agit-prop visant à fragiliser le pouvoir en place à Bucarest et à informer la population roumaine de l’avancée des opérations (émissions radio via toutes les chaînes émettant vers la Roumanie BBC, Radio France, Deutsche Welle, Free Europe, etc, envoi de dizaines de milliers de courriers à Ceausescu et aux maires, voyages de faux touristes, blocage des ambassades, etc…)

° L’installation, à la chute du régime, de solidarités directes et concrètes sans aucun intermédiaire entre des communes et leurs citoyens et d’autres communes et d’autres citoyens, permettant des coopérations horizontalisées. Plusieurs dizaines milliers de visites et de rencontres ont été effectuées au cours des années dans le cadre d’une coopération décentralisée impliquant tant les communes que les citoyens.

° Un processus « migratoire » novateur permettant à des citoyens roumains de venir en visite en Belgique sans devoir obtenir le sésame de l’Office des Etrangers. Durant les deux ans qu’ont duré ces accords et sur les 5000 autorisations accordées (via la commune de départ, celle d’arrivée et l’OVR), une seule personne a choisi de rester sur le territoire belge.

° Un protocole d’accord signé entre les parties belligérantes et potentiellement belligérantes après les premières tensions ethniques entre Magyars et Roumains à Tirgu Mures en 1990, ayant fait plusieurs morts. Ce protocole dit « Protocole de Cluj » mit fin aux tensions et organisa (avec le soutien du Conseil de l’Europe) un cadre politique et culturel permettant la vie en commun dans les régions mixtes de Transylvanie.

° La création, en Roumanie, d’assemblées citoyennes rassemblant jusqu’à cinq cent personnes réunies afin de décider des orientations et des priorités (p.e. création, dans des villages, du premier réseau touristique chez l’habitant, chose inconcevable quelques mois plus tôt). La tenue de ces « ateliers de la démocratie » donna lieu aussi à un bras de fer entre le pouvoir central et les représentants des communes à propos de la loi très restrictive sur les enjeux et pouvoirs de la démocratie locale dont les autorités locales sortirent gagnantes.

° La création locale de magasins de seconde main au bénéfice des plus pauvres, l’organisation de caisses mutuelles pour assurer les compléments de retraite, la création de petites entreprises de transformation agricoles, la reconstruction collective de villages détruits (donnant lieu à l’attribution du prix européen de Reconstruction de la Ville), etc…

° La participation à la mobilisation contre l’installation d’une mine d’or dans le village de Rosia Montana et à une « lutte de territoire » qui dure encore.

° La mise sur pied bisannuelle du raid-vélo solidaire Delta60, longeant le Danube ou traversant la Transylvanie.

° La durabilité et l’enracinement des engagements : trente ans plus tard, environ 500 communes composent encore le réseau d’OVR International.

Mais par-dessus tout, l’OVR a validé une stratégie qui lui avait valu à l’époque un certain nombre de sarcasmes. Oui, il est possible pour des personnes parfaitement sans soutien, sans reconnaissance et sans finance de faire vaciller un régime totalitaire s’appuyant sur un implacable appareil d’Etat et appliquant une logique de réaction frontale. Un colloque tenu à Bucarest en 2016 à l’occasion de l’ouverture des archives de la Securitate (police secrète roumaine) sur l’OVR en a (notamment) fourni la preuve. La manière diagonale d’agir, la dissémination des comités et des personnes, l’atomisation des décisions, le principe de coordination fluide, tout cela a contribué à créer un « opération » devant laquelle le pouvoir roumain de l’époque s’est trouvé sans réponse. Il se pourrait que trente ans plus tard, cette méthodologie d’action soit encore efficiente... Ici je pense qu’il faudrait mettre un petit smiley ironique, celui qui cligne de l’oeil : trente ans plus tard on pourrait au moins faire ça...

 

OVR , un modèle de solidarité européenne

par Nicoleta Serban, historienne à Bucarest auprès de l'IICCMER
( Institut d'Investigation des Crimes du Communisme et de la Mémoire de l'Exil roumain ) . Le 3 octobre 2019 - Timisoara (RO)

Des évocations plein la tête ...

sur ACTV en Belgique  , en ce mois de janvier 2020 , Une évocation parmi d'autres ... 

https://www.antennecentre.tv/article/la-louviere-il-y-trente-ans-les-belges-se-mobilisaient-pour-la-roumanie

 en Suisse , 

https://www.rts.ch/play/radio/forum/audio/la-solidarite-suisse-apres-la-chute-du-regime-de-ceauescu-interview-de-pascal-praz?id=10945100

 en France, 

L'association Grenoble - Isère - Roumanie (G.I.R.) consacre un large espace à une évocation des événements de fin 89 en Roumanie dans son GIRoscope n°70.